Entrée dans le sup

 

Cette année avec ParcourSup, le débat est électrique, sélection/pas sélection, orientation/pas orientation, remise à niveau, « OUI SI », reproduction sociale, mérite républicain, échec en 1er cycle…

J’ai un avis sur la question, mais ce n’est pas l’objet du billet d’aujourd’hui. La question que je pose ici, c’est :

Qu’est-ce que veulent les bacheliers ?

Par cette question, j’entends « quelle est leur filière préférée, dans laquelle ils voudraient être acceptés en priorité ». C’est donc une analyse de la demande, au sens des sciences économiques.

  • Cette analyse de leur demande doit nous dire des choses sur leur vision de leur projet d’avenir, intellectuel et/ou professionnel.
  • Elle doit aussi nous dire des choses sur leur représentation de nos filières universitaires, celles qu’ils plébiscitent et celles qu’ils boudent.
  • Enfin, elle doit nous renseigner sur l’adéquation entre cette demande des étudiants et l’offre de formation de l’enseignement supérieur français, considérée de manière macroscopique.

Les données

Dans ParcourSup, les futurs-bacheliers ne hiérarchisent plus leurs vœux, comme c’était le cas avec APB. Ils ont très certainement un ordre de préférence en tête, mais ils ne l’expriment pas explicitement sur le portail informatique. Pas possible, donc, d’analyser leurs priorités cette année. Mais le ministère publie sur son site les données APB détaillées des années antérieures. Les dernières disponibles sont celles de 2016. On les trouve ici. Sous l’hypothèse simplificatrice que les préférences des bacheliers ne changent que peu (ou lentement), on peut s’en servir pour avoir une idée globale de la demande des étudiants.

Analyse

Cette analyse se focalise sur les vœux formulés par les nouveaux bacheliers (hors réorientations). Ils recensent donc les aspirations initiales des étudiants. L’inclusion des souhaits de réorientations introduirait en effet un biais dans l’analyse. Par exemple, si un étudiant qui n’a pas obtenu son premier vœu l’année de son bac réitére celui-ci en demandant une réorientation au bout d’un an, ceci a pour effet d’augmenter les vœux dans les filières déjà très demandées.

En 2016, il y a eu 585 668 nouveaux bacheliers qui se sont inscrits dans APB : 61 % dans la filière générale, 22% dans la filière technologique et 17% dans la filière professionnelle.

Leurs premiers vœux vont majoritairement vers les filières sélectives, BTS, IUT, CPGE et autres, représentant 61% des premiers choix des bacheliers. La PACES recueille 7% des premiers vœux, tous bacheliers confondus.

Ces choix sont cependant assez différenciés par filière, les bacheliers professionnels choisissant massivement en premier les BTS (à plus de 80%), les bacheliers technologiques préfèrent les BTS et les IUT, mais moins fortement. Ce sont les bacheliers L qui se dirigent le plus vers les filières universitaires générales (licence). Enfin, ce sont les bacheliers S, les plus nombreux, qui représentent le gros des premiers vœux en prépa. Le schéma ci-dessous résume leurs premiers vœux (la surface de chaque secteur/disque est proportionnelle au nombre de bacheliers, suivant le principle of proportional ink)

Deux commentaires relatifs à l’orientation et à l’adéquation de ces premiers vœux aux filières dont sont issus les bacheliers :

  • ce sont les bacheliers généraux qui font quantitativement le plus de 1er vœux en IUT (50 561 sur 79 404 pour les filières IUT), alors que cette filière était en principe plutôt destinée aux bacheliers technologiques ;
  • le nombre de bacheliers technologiques et professionnels qui font un 1er vœux licence ou PACES n’est pas négligeable (34 475 en tout, soit l’équivalent d’une assez grosse université toute entière). Leur taux de réussite dans ces filières reste cependant faible, voire très faible.

Les filières générales préférées des étudiants

Les bacheliers de 2016 ont émis 224 788 premiers vœux dans les filières générales de l’Université, licences et PACES. Il y a 46 filières ouvertes dans le cadre de la nomenclature définie par l’arrêté licence.

Comment se répartissent les vœux des étudiants dans ces filières universitaires ?

Pour que l’analyse soit plus globale et limiter les effets la dispersion des vœux dans ces 46 filières, j’ai procédé arbitrairement à quelques regroupements d’intitulés proches, du style :

  • Sociologie, Sciences sociales, Sciences de l’homme & Anthropologie
  • Sciences de la Vie, Sciences de la Vie et de la Terre
  • Langues étrangères appliquées (LEA), Langues, littératures et civilisations étrangères et régionales (LLCER)

J’admet que ça peut relever d’un certain parti-pris, mais il s’agit de dégager des grandes tendances (même si je suis sûr que certains vont protester…). Les résultats sont indiqués dans le graphe ci-dessous :

À nouveau, quelques commentaires déjà plus ou moins connus, mais qu’il est bon de rappeler : la distribution des premiers choix des étudiants n’est pas du tout homogène et quelques filières attirent la majorité des préférences des étudiants.

Les 2/3 des premiers vœux concernent seulement six grandes filières : PACES, Droit, Langues, STAPS, Économie et Psychologie.

L’offre et la demande

Tout ce que je viens de raconter concerne la demande étudiante. Quid de l’offre universitaire à mettre en regard ? La question est importante dans un contexte où beaucoup de lycéens s’inquiètent de leur possibilité d’obtenir la filière de leurs rêves. Dans les faits, c’est un peu plus compliqué à analyser que la demande. En théorie, il faudrait regarder la somme des capacités d’accueil déclarées par filière dans les différentes universités françaises, mais cette information n’est pas facilement disponible. Je vais donc utiliser plusieurs proxys pour tenter de donner des éléments de réponse.

Satisfaction des premiers vœux

La première est de regarder la non-satisfaction des premiers vœux dans APB en 2016, une information qui est également disponible dans les données mises en ligne par le ministère. Par exemple, sur l’ensemble des bacheliers ayant formulé un premier vœux en STAPS, on peut regarder combien n’ont obtenu aucune proposition en STAPS par APB (ni la licence correspondant à leur premier vœu, ni une autre avec la même mention). Les six filières où le déficit de satisfaction est le plus important sont indiquées ci-dessous :

  1. STAPS : ~4000 vœux non-satisfaits
  2. Droit : ~1500 vœux non-satisfaits
  3. Psycho : ~1200 vœux non-satisfaits
  4. Sciences de l’éducation : ~1000 vœux non-satisfaits
  5. InfoCom : ~1000 vœux non-satisfaits
  6. Arts du spectacle : ~900 vœux non-satisfaits

Plusieurs commentaires : (i) ces chiffres sont nationaux et peuvent masquer d’éventuelles disparités régionales avec des pressions locales plus fortes. (ii) La PACES, qui draine le plus grand nombre de premiers vœux (cf ci-dessus), n’apparaît pas dans cette liste et offre nationalement des capacités d’accueil suffisantes (99,2% de satisfaction des vœux). Ceci pose une question philosophique, quand on sait que sur ~40 000 « appelés », il n’y aura que ~15 000 élus (somme des numerus clausus aux différents concours) et donc, mécaniquement, 25 000 étudiants en échec deux ans après. (iii) Les trois premières filières de cette liste font partie de celles qui sont les plus demandées, ce qui traduit un déséquilibre structurel entre l’offre et la demande. (iv) Les chiffres indiqués m’apparaissent un peu faibles, au moins au regard de certaines déclarations publiques de nos tutelles (j’ai par exemple entendu annoncé un taux de pression plus élevé en STAPS, qui conduirait nationalement à 8000 à 10 000 vœux non-satisfaits plutôt que les 4000 indiqués ici). Il me manque sur ce point une définition précise du critère utilisé par le ministère, mais je pense que ça ne change pas les effets sur le plan qualitatif.

Effectifs d’enseignants-chercheurs

Un autre proxy un peu grossier pour regarder l’offre de formation consiste à regarder les effectifs d’enseignants-chercheurs dans les différentes sections du CNU et à les mettre en regard de la demande étudiante. Si on va jusqu’au bout de la logique qui consisterait à adapter de l’offre de formation à la demande étudiante, il faudrait en théorie faire évoluer les grands équilibres disciplinaires au sein des universités, et redéployer des postes des disciplines peu demandées vers les disciplines très demandées (ÉNORME caveat : je ne dis pas que je souscris à ce point de vue, juste que je regarde pour voir ce que ça donne, pour fixer les idées). On peut pour regarder ça partir des données du CNU, qui donnent les effectifs de chaque section (voir ici).

C’est un proxy grossier au moins pour trois raisons :

  • Il n’y a pas que les universités qui emploient des personnels enseignant-chercheur recensés par le CNU, il y en a aussi dans un certain nombre de grands établissements et grandes écoles relevant du MESR. Ces établissements n’offrent pour la plupart pas de filières générales de 1er cycle (licence ou PACES) et sont pour beaucoup des écoles d’ingénieur, où un sous-ensemble particulier de disciplines est très représenté. Raisonner de manière agrégée (universités+écoles) a des limites.
  • Il y a aussi des enseignants-chercheurs dans des composantes spécifiques des universités, IUT, ESPE ou Écoles internes, qui ne sont pas non plus impliquées dans les filières licence/PACES.
  • Les pratiques disciplinaires sont bien évidemment diverses, et le taux standard d’encadrement par étudiant peut être variable. Par exemple, la nécessité de faire des TP, des projets ou des stages terrain encadrés n’existe pas dans toutes les formations et implique des taux d’encadrement plus élevés.

Néanmoins, à l’intérieur d’un grand champ disciplinaire, il n’est pas inintéressant de comparer des disciplines proches en termes de contraintes et de pratiques. Le schéma suivant, nécessairement simpliste, donne une représentation du nombre de bacheliers désireux de s’engager dans une filière, rapporté au nombre d’enseignants-chercheurs de la discipline.

Plus la barre de l’histogramme est grande, plus la pression est forte sur la discipline.

À nouveau, quelques commentaires factuels :

  • Il existe objectivement des disparités importantes entre disciplines. Plus que ce à quoi je m’attendais.
  • Les disciplines en tension au niveau de la satisfaction des demandes (cf plus haut) le sont vraiment aussi au niveau des effectifs enseignants: STAPS, Droit, Psycho, Arts, Sciences de l’éducation, InfoCom (ça fera plaisir à mes collègues de ces disciplines qui se plaignent de manque de moyens)
  • Deux bémols pour atténuer ces constatations : (i) l’effet très fort en STAPS est probablement lié à la présence de nombreux enseignants du second degré (profs d’EPS) dans les UFR ou départements STAPS, qui n’apparaissent pas dans les statistiques du CNU, mais y font bien des enseignements. (ii) Certaines disciplines sont très enseignées en IUT , ESPE ou école d’ingénieur ce qui peut donner l’impression d’une pression apparente plus faible dans leur sein (Gestion,  Informatique, InfoCom, Sciences de l’Education, Sciences dures…).

Dernier point, vous me pardonnerez de céder à l’envie irrépressible de prêcher pour ma paroisse, mais dans les sciences exactes, c’est les sciences de la Vie qui sont les moins bien loties (2,1 premiers vœux par enseignant, sans compter la PACES).

Je vous laisse méditer sur ces chiffres.

 

Crédit image d’ouverture : Bibliothèque de la Sorbonne, Wikimedia commons

 

5 commentaires sur “5”

  1. Intéressant mais indéchiffrable pour qui n’est pas du métier: l’article regorge de sigles impénétrables (vieux vice français). Pourquoi ne pas joindre un bref glossaire? Principe pégagogique élémentaire, non?

    1. Bonne remarque. Plutôt qu’un glossaire, j’ai incorporé des liens externes vers des explications sur les différents sigles, la première fois qu’ils sont cités dans le texte

  2. Merci pour votre billet qui permet de rentrer plus au fond du problème et d’éviter les polémiques sur les « moyens », malheureusement inévitables.

    Il est dommage qu’avec Parcoursup les pouvoirs publics n’aient pas rappelé cette évidence: ce n’est pas la demande qui dessine l’organisation du supérieur en France. Il y a plusieurs raisons à cela.
    Plusieurs commentaires autour de la démographie qui peut être prévue. En fait, pas tant que cela.
    1/ on ne peut pas anticiper 10 ou 20 ans en avance quels seront les choix des futurs étudiants
    2/ le taux de poursuite d’étude n’est pas forcément si simple à deviner
    3/ le temps de formation d’une cohorte d’enseignant chercheur génère du retard
    4/ on ne peut pas facilement convertir le stock de permanents vers les thématiques « à la mode »

    Mais surtout, l’état a aussi une politique pour l’enseignement supérieur. Il n’est donc pas anormal qu’il souhaite inciter les futurs étudiants à faire autre chose que de la psychologie, du droit ou de l’info-com…
    Etrange que ces deux éléments aient été absent du débat public et que les EC fassent mine de les ignorer.

    1. Je suis entièrement d’accord avec vos différents points. C’est un peu le sens de ce billet : donner à réfléchir.

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