ANR, Darwin et inégalités

Financement de la recherche

L’augmentation du financement sur projet va accroitre les inégalités entre les chercheurs…

Librement adapté de messages lus sur les réseaux sociaux

J’ai lu ça à de nombreuses reprises et sous de multiples formes ces dernières semaines sur les réseaux sociaux. Augmenter les financements compétitifs aurait forcément des effets globalement négatifs sur l’ensemble du système. Cela favoriserait une compétition effrénée, contraire à l’esprit collégial de la recherche académique. Cela renforcerait les inégalités entre des laboratoires « riches », déjà bien dotés et des laboratoires « pauvres », qui tirent le diable par la queue.

Je trouve cette affirmation ambigüe et paradoxale. Au minimum, ça demande a être analysé de manière un peu factuelle. Ce billet essaie d’expliquer mon point de vue et d’explorer de manière concrète les conséquences possibles d’une augmentation plus ou moins importante du budget de l’ANR sur notre système de recherche. À titre de comparaison, il examine aussi ce qui se passe chez nos voisins proches, en Allemagne, en Suisse ou aux Pays-Bas.

L’affirmation est ambigüe, ou a minima, manquant de contexte, parce que ça dépend des évolutions / variations des autres modes de financements, en absolu et en proportion. Ce n’est pas la même chose de réduire le financement récurrent pour augmenter le financement compétitif sur projet, ou alors d’augmenter les deux, dans des proportions différentes.

Elle est paradoxale, parce que à mon sens si le financement des appels à projets devient réellement plus important, le coté malthusien, « loterie » et concentré sur quelques uns devrait s’estomper. Augmenter le budget de l’ANR, c’est un moyen de réduire son caractère hyper-sélectif et générateur de compétition. C’est l’objet de la suite de ce billet que d’analyser cette hypothèse d’évolution.

L’arrosage par l’ANR…

Les deux critiques classiques de l’ANR que l’on entend partout sont les suivantes :

  • L’ANR arrose surtout « là ou c’est déjà mouillé ». C’est à dire qu’elle finance souvent les mêmes laboratoires/équipes très efficaces pour répondre de manière productive aux appels à projets.
  • Le taux de succès à l’ANR est trop bas, du coup, la sélection des projets retenus relève d’une forme de « loterie », injuste et génératrice de frustrations.

Ces deux critiques sont justifiées, mais sont en fait des manifestations du même problème : il n’y a pas assez de moyens, le taux de succès est trop bas, et en conséquence, la sélection des projets lauréats ne peut échapper à des biais importants.

C’est une réalité. Et ce n’est pas les comités ou l’agence (ANR) qui sont directement en cause, mais le niveau de financement public.

La « compétition » dans la recherche

Il y a aussi une ambiguïté sur la définition de compétition. Ça peut désigner deux choses profondément différentes :

  • La compétition scientifique qui existe entre différentes équipes travaillant sur la même thématique, pour être le premier à trouver un résultat, démontrer une propriété, expliquer la cause d’un phénomène… La première équipe qui y parvient fait un scoop, publie un article important, dépose un brevet, en tire une renommée dans son domaine… ceux qui arrivent après n’ont pas le même impact. Ça a toujours existé et ça n’a pas vraiment de rapport avec les modalités de financement qui ont permis de faire ces recherches.
  • La compétition pour les moyens qui existe entre des équipes de recherche qui sont en concurrence dans un même appel à projet ayant avec un budget disponible limité (ou d’ailleurs dans un modèle de répartition de financements récurrents, parce que là aussi, il y a une forme de compétition pour un budget limité).

Ces deux types de compétitions sont complètement différentes dans leur nature et dans leurs effets.

Quand on affirme que le financement par appel à projet créerait une compétition exacerbée contraire à l’esprit de la recherche, il me semble qu’on fait une confusion volontaire ou involontaire entre les deux.

Je ne dis pas qu’une compétition exacerbée pour des moyens insuffisants, c’est bien, au contraire. En revanche, ça n’a pas d’impact direct sur les modalités de collaboration, de collégialité ou de compétition scientifique qui existent globalement dans le milieu de la recherche.

La sélection des projets, un processus fragile

Je commence par une confession : j’ai fait partie de comités ANR pendant deux ans et j’ai vu comment ça marchait de l’intérieur. J’assume donc l’imperfection de nos décisions. C’était il y a longtemps (une dizaine d’années) et ça a donc peut-être un peu évolué. Mais je ne crois pas tant que ça, parce que les contraintes n’ont pas tellement changé sur le fond.

Il y a dix ans, l’argent pour la recherche était déjà rare. Dans l’appel à projet pour lequel j’ai fait partie du comité, il y avait environ 200 projets déposés, et finalement, seulement 25 ou 30 ont été financés (je ne me rappelle plus le chiffre exact, mais c’était la fourchette). C’était un crève-cœur.

Avec un tel taux de pression, le processus de sélection et de classement des dossiers est très difficile. On commence par écarter ceux que les différents rapporteurs n’ont pas évalué positivement, on garde ceux qui semblent vraiment intéressants. Le problème, c’est qu’il y en a trop, des bons projets. Trop par rapport à la porte étroite du financement disponible.

A la fin, ce qui détermine les projets qui restent dans la short-list des heureux élus, ce sont des facteurs qui ne sont certainement pas tous objectifs :

  • Il y a un effet rapporteur. Dans les personnalités qui composent un comité ANR (ou tout comité, d’ailleurs), il y a des individus très différents, plus ou moins extravertis, grande-gueule, expérimentés, taciturnes. Un dossier défendu par un rapporteur convaincant et engagé a plus de chance de se retrouver dans le dernier carré que celui qui est rapporté par quelqu’un qui n’ouvre pas le bec.
  • Il y a un effet « conformisme« . Un projet trop original, vraiment décoiffant, risque fort de se faire écarter à la dernière minute. Il y a toujours un membre du comité pour dire « le projet Macheprot, c’est quand même très risqué, il y a de grandes chances que ça plante« . Et quand l’argent est rare et qu’il faut sortir un ou deux projets pour rentrer dans l’enveloppe, c’est l’argument qui tue… Et hop ! exit le projet Macheprot. En un mot, un taux de sélection trop élevé, ça tue les projets hors des sentiers battus. Il faut être un peu original, mais pas trop. Mes collègues psychologues ont surement des tas d’explications à ce phénomène de dynamique de groupe.

Je suis convaincu que ces biais qu’on ne peut nier et qui discréditent en partie le processus sont avant tout liés à l’insuffisance des budgets. Ce n’est pas du tout pareil de sélectionner seulement 25 projets sur 200 que d’en garder 60 ou 70.

Comment ça se passe chez nos voisins ?

En Allemagne, par exemple, la recherche est aussi largement financée par une agence nationale ayant recours aux appels à projets (AAP), la DFG. Outre-Rhin, la DFG est beaucoup plus riche que notre ANR, même rapporté au PIB du pays (on peut trouver les données ici). Elle dispose d’un budget total de 3400 M€, dont 1200 M€ consacrés aux projets individuels et 1400 M€ aux programmes coordonnés (projets en réseau, collaborations internationales…).

Les financements de recherche distribués par appels à projet sont donc beaucoup plus importants en en Allemagne que chez nous. Pourtant, pour avoir beaucoup collaboré avec des collègues outre-Rhin, je ne les ai jamais entendus se plaindre du coté anti-collégial, hypercompétitif et contre-productif de leur système de financement. Mais il y a une raison : le taux de succès à leurs AAP est de l’ordre de 33 à 36%.

Il n’y a pas que l’Allemagne, c’est pareil en Suisse avec le Fonds National Suisse de la Recherche Scientifique où les taux de succès varient entre 30% et 50% suivant les types de financement (voir données ici) ou aux Pays-Bas avec dont l’agence NWO affiche un taux de succès moyen de 27% (données ici).

33% de taux de succès de l’ANR ?

Faisons un rêve, imaginons que l’augmentation du budget de l’ANR annoncée dans la LPPR lui permette de passer à un taux de succès de 33%, comme outre-Rhin.

Qu’est-ce que ça change ?

Je prétends que ce facteur deux dans le taux de succès change tout. Et qu’il ne crée pas de la compétition, au contraire. Parce que quand le taux de sélection se relâche, le malthusianisme disparait. Pour l’illustrer, je vais faire un raisonnement statistique très « à la louche » et nécessairement simpliste, mais avec l’objectif d’être un poil quantitatif, pour fixer les idées (je suis sûr d’essuyer des critiques, mais bon…).

En régime stationnaire, dans ce modèle, 33% des projets sont financés en année 1. Sur les 67% non-retenus, si ils retentent leur chance en année 2, un tiers d’entre eux sera alors financé au deuxième tour, soit 0,67 x 0,33 = 22% des projets initiaux. Sur deux ans, à la louche, 55% des projets seraient ainsi financés (33% + 22%). Le système serait ainsi en capacité de financer une majorité des bons projets en une ou deux tentatives. Et probablement une proportion un peu plus importante, puisqu’on peut raisonnablement penser qu’il y aura dans les soumissions une fraction de projets pas tout à fait mûrs, pas complètement bien construits, ou pas vraiment convaincants (d’expérience, je dirais que ça représente toujours au moins 20%).

Dernière remarque, pour atteindre ce taux de succès de 33%, il faudrait probablement plus que doubler le budget présent de l’ANR, parce qu’il est assez communément admis que le faible taux de succès actuel conduit à une forme d’autocensure ou de découragement de certains qui renoncent à soumettre des demandes. Si on ouvre les vannes, ça devrait créer un appel d’air et augmenter le nombre de projets soumis. Le budget actuel que l’ANR consacre aux appels à projets est d’un peu plus de 500 M€. Pour que ça marche, il faudrait donc qu’on atteigne 1200 M€ ou quelque chose comme ça. Si la LPPR fait ça, ça changera en profondeur le paysage, mais dans le bon sens. Ça veut dire que les budgets de recherche disponibles dans les labos via les projets ANR viendraient à plus que doubler (+500 à +700 M€ dans l’hypothèse optimiste).

A titre de comparaison, ce que le CNRS distribue en soutien de base dans la totalité de ses UMR est de l’ordre de 160 M€ / an (chiffre que j’ai entendu cité par la direction du CNRS dans une « grand-messe » et qui me semble crédible, mais je n’ai pas la source, si quelqu’un en a une, je suis preneur).

C’est des moyens dont notre recherche a vraiment besoin.

Et le soutien de base des labos ?

Nous sommes tous attachés au soutien de base qui permet de faire de la recherche exploratoire et ne nécessite pas de faire de dossiers. C’est indiscutablement un levier de liberté scientifique important. On verra comment la LPPR permettra éventuellement de refinancer les labos, j’attends de voir pour me prononcer. On parle notamment du préciput de l’ANR, je prévois de faire un prochain billet sur ce sujet.

Pour autant, il me semble rester un non-dit important sur ce point : dans l’hypothèse d’une augmentation du soutien de base, comment répartit-on les moyens ? Le modèle SYMPA d’allocation des budgets des universités est paralysé depuis près d’une dizaine d’années. Comment partage-t-on entre CNRS, CEA, INSERM, universités… On fait juste une homothétie ? on tient compte des effectifs ? de l’intensité de la recherche ? comment l’évalue-t-on ? Aujourd’hui, universités et organismes sont des établissements publics autonomes. Ce sont leurs directions et leurs instances qui ont la main sur une éventuelle augmentation de leur dotations budgétaires. Comment s’assurer que des moyens complémentaires seront bien in fine reversés aux laboratoires ?

Bref, ce que je veux dire c’est que c’est probablement une boite de Pandore très compliquée et qu’une solution consensuelle n’est probablement pas simple à trouver, si elle existe.

Ce qui ne veut pas dire que le soutien de base n’est pas précieux, mais que pour autant les raisonnements simplistes cachent des questions difficiles.

4 commentaires sur “4”

  1. Ne renversons-nous pas le pb? D’abord financement de base à la hauteur puis AAP sur des sujets venant du monde socio-économique? Qd on compare à l’Allemagne quel est leur financement de base?
    Pourquoi pas des projets coopératifs comme anciens GDR plutôt que compétition inter-labos? Risque que labos deviennent des hôtels à projets?
    En amont de tout cela revoir à simplifier notre système ESR pour ne pas arroser le sable via des AAP où l’on rentre ds la thématique au forceps pour avoir des moyens? Dérive?

    1. Bonjour et merci pour votre commmentaire.
      Une partie de mes réponses se trouve dans un autre billet.

      Sur la question du soutien de base en Allemagne, voici ce que je peux vous répondre, à ma connaissance : La situation est différente dans les organisations nationales comme la Max-Planck (MPG) et dans les universités. La MGP reçoit principalement une dotation globale de l’État fédéral et construit son budget à partir de ça. Elle dote ses 86 instituts qui sont assez largement autonomes. Les universités sont financées par les régions (Lander) qui leur donnent une dotation pour la formation. A ma connaissance, il n’y a pas de dotation de recherche et les départements et labos universitaires sont exclusivement financés au travers des appels compétitifs de la DFG et des overheads que la DFG verse à l’université (et qui sont assez importants, ~25% du coût complet, je crois). L’université peut ainsi réinvestir dans ses labos (ce qui peut être une forme de soutien de base) mais c’est basé sur la réussite de ses équipes à la DFG.

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