11 novembre

Ossuaire de Douaumont

Ossuaire de Douaumont

Ces jours-ci, ça débat sec de l’opportunité d’une cérémonie dans les écoles pour la commémoration du 11 novembre, demandée par le ministère de l’éducation nationale. Certains y voient une militarisation inappropriée du système éducatif, d’autres la nécessité de rappeler l’histoire d’un évènement traumatique majeur pour notre pays, pour nos voisins et même au delà.

On est aujourd’hui à un tournant de génération. Cent-dix ans après le premier conflit mondial, non seulement il n’y a plus de témoins directs de la « Der des der« , mais bientôt, ceux qui ont entendu ces témoignages directement de la bouche de ceux qui l’ont vécue ne seront plus là non plus. Ça deviendra quelque chose de beaucoup plus abstrait : quelques pages dans un livre d’histoire ou le background d’une fiction plus ou moins fidèle aux événements.

Je fais partie de cette génération qui a entendu les récits de la bouche de témoins directs. Je voulais juste vous raconter brièvement l’histoire de ceux que j’ai connus, pour transmettre leur témoignage de l’époque sur l’horreur de cette épreuve. Ceux qui l’ont traversé étaient nos grands-parents, arrières-grands-parents ou arrières-arrières grands parents.

Histoires de familles

On a beaucoup oublié l’ampleur de la « Grande Guerre » dans la population de notre pays. Environ 8,4 millions d’hommes ont été mobilisés dans l’armée française entre 1914 et 1918, dont près de 500 000 « coloniaux » (algériens, sénégalais, tunisiens, indochinois, marocains…). Plus de 1,3 million n’en sont pas revenus. En 1914, la France comptait un peu plus de 41 millions d’habitants (femmes et hommes), ce qui veut dire que, tous âges confondus, deux hommes sur cinq ont participé directement au conflit. Sans compter les mères, les épouses, les sœurs, souvent elles-mêmes impliquées indirectement : soignantes, ouvrières dans des usines, agricultrices… prenant le relais des hommes partis au front, ce qui aura d’ailleurs un impact ensuite sur la société d’après-guerre.

Avec des chiffres pareils, toutes les familles du pays ont été touchées. Pour ceux dont les ascendants vivaient en France à l’époque, suivant leur âge ça veut dire un grand-père, un arrière-grand-oncle, des arrières-arrières-grands parents mobilisés et parfois tués. Il suffit de traverser les villes et les villages de France pour voir la litanie des noms sur les monuments aux morts.

À la recherche de l’histoire

Depuis quelques années, je m’intéresse à la généalogie dont j’ai fait un loisir. Peut-être parce que la génétique et la génomique font partie intégrante de mon métier et que quelque part, il y a une porosité entre ce passe-temps et ma discipline académique (ça commence par « gen-« ). Et aussi parce que, comme la recherche, cette activité est motivée par la curiosité et l’exercice du raisonnement logique.

Et j’ai retrouvé plein de choses sur mes ancêtres proches grâce aux ressources aujourd’hui disponibles en ligne : des dossiers militaires, des journaux de régiments, des sources historiques, des photos d’archives… Et j’ai pu croiser ça avec les récits de famille, racontés par les témoins de l’époque. Voici donc des bribes des trajectoires de mes aïeuls qui ont traversé cette époque : mon grand-père paternel et mon arrière-grand-père maternel, ainsi mes grands-oncles.

L’enfer de Verdun

Mon grand-père paternel est né en 1892 en Normandie. Alors qu’il terminait des études de sciences à la Sorbonne, il a été mobilisé en 1914 dans l’artillerie. Dans un premier temps, c’est une guerre de mouvement, il participe à la bataille de la Marne puis à celle de l’Aisne avant de rejoindre le front d’Artois en 1915. Mais les combats changent de nature, on a besoin de fantassins pour tenir les tranchées dans cette guerre devenue statique, boueuse et particulièrement meurtrière. Il est donc versé dans un régiment d’infanterie.

Début 1916 démarrent les combats de Verdun. Plus des deux tiers de l’armée française vont se relayer dans cette effroyable bataille qui va durer pratiquement toute cette année là. Son nouveau régiment n’échappe pas à la règle et va monter en position en juin 1916 sur une crête face aux allemands, juste au sud-ouest du fort de Douaumont, pris par les allemands fin février.

Le 19 juin, l’enfer démarre, pendant trois jours ils vont subir un intense pilonnage d’artillerie qui culmine le 22, avec des obus au chlore. Le journal du régiment que j’ai retrouvé raconte que pendant toute la journée et la nuit, ils ne quitteront pas leur masque à gaz. Il nous a raconté que n’ayant plus assez de filtres à charbon pour tous les hommes présents, il a partagé le filtre de son masque avec un camarade pendant plusieurs heures, respirant à tour de rôle, mon grand-père et lui finissant partiellement gazés.

Au matin du 23 juin 1916, après 36h de pilonnage, il ne reste presque plus rien de l’ouvrage fortifié défendu par sa compagnie. L’offensive démarre et les allemands prennent rapidement la crête et l’ouvrage. Sur environ 2000 hommes, son régiment comptera 1260 disparus sur cette seule journée. Seuls, une quarantaine de survivants qui tiennent l’ouvrage sont fait prisonniers par les allemands le 23 au matin, dans ce qui reste de la casemate. Mon grand-père en faisait partie. Il sera interné en Allemagne, puis libéré après l’armistice en décembre 1918.

Malgré une carrière professionnelle ultérieure dans l’industrie automobile , mon grand-père ne s’est jamais vraiment remis de cette épreuve. A la fois physiquement, les poumons ayant été en partie brulés par le chlore, et psychologiquement, ça laissera des traces indélébiles. La résilience de cette génération de jeunes hommes force mon admiration.

Et au delà de mon grand-père, c’est la famille entière qui est frappée. Il avait deux frères cadets et une plus jeune sœur. Son plus jeune frère est tué au Chemin des Dames en 1917 et le cadet, mobilisé comme médecin auxiliaire au milieu de ses études médicales, apprend sur le tas la médecine de guerre dans un régiment de tirailleurs. Il passera aussi à Verdun comme presque toute l’armée française.

En 1917, pour mes arrières-grands parents j’imagine l’épreuve : c’est deux sur quatre de leurs enfants qui sont morts ou portés disparus (les nouvelles de la survie et de la captivité de mon grand-père ne leur parviendront que plus tard), avec seule leur plus jeune fille restée avec eux. Elle sera aide-soignante volontaire dans un hôpital de l’arrière.

Au moment du 60ème anniversaire de l’armistice, j’étais appelé sous les drapeaux (ça ne me rajeunis pas). J’ai défilé le 11 novembre avec mes camarades conscrits dans une ville de province, en chantant « la Madelon », la chanson populaire emblématique des poilus. Je me souviens encore de l’émotion et de la fierté de ma grande-tante survivante, la sœur de mon grand-père, à l’idée que j’avais indirectement participé au témoignage de ce respect collectif à une génération sacrifiée.

Le front d’Orient

Mon arrière-grand père maternel est né italien à Milan en 1872. D’une famille du comté de Nice, son père avait choisi l’Italie lors du rattachement de Nice à la France en 1860. Médecin, formé à la faculté de médecine à Paris où il obtient son doctorat en 1897, il s’installe à Nice et optera pour la nationalité française en 1899. Il effectue alors son service militaire comme médecin. En 1914, il est mobilisé comme médecin aide-major.

Après avoir été affecté à différents hôpitaux militaires, il rejoint l’armée d’Orient. En octobre 1915, il est médecin chef à l’infirmerie centrale de la base de Moudros, sur l’île de Lemnos (en Grèce), puis en mars 1916, il part pour Salonique où il est affecté à l’hôpital de campagne pendant le siège de la ville. A cette période de la guerre en Macédoine, les 300 000 soldats alliés retranchés avec leurs alliés Serbes sont bien davantage victimes du typhus, de la vermine et de la famine que des combats proprement dits.

Le médecin qu’il était gardera un souvenir indélébile des conditions sanitaires épouvantables qu’il aura a gérer en première ligne lors de cet épisode sombre de la première guerre mondiale. Il sera fait chevalier de la Légion d’Honneur dans les années 30 au titre de ses services militaires, mais ne se fera jamais remettre la décoration, tant le souvenir de cette période lui était difficile.

Les témoignages familiaux de ma mère et ma grand-mère rapportent que l’éclatement du second conflit mondial l’affectera beaucoup, ravivant le traumatisme de son expérience du premier. Selon elles, c’était un homme d’une grande gentillesse et d’une grande douceur, mais avec une blessure intérieure. On disait dans la famille qu’il était « neurasthénique ». Aujourd’hui, on dirait probablement qu’il souffrait de stress post-traumatique.

Devoir de mémoire ?

Faut-il faire l’impasse sur ces histoires ou les raconter aux nouvelles générations ? Nous avons la chance de n’avoir pas connu de conflit sur notre territoire depuis plus de 80 ans. Alors la mémoire s’efface, ces évènements deviennent abstraits, parfois idéalisés par des narratifs romancés ou épiques, ou simplifiés à outrance par certains.

Personnellement, je pense que se souvenir d’une telle période et de ses conséquences sur toute une génération et tout un pays est important. Si vous avez lu les deux histoires ci-dessus, je pense que vous pourrez convenir avec moi que ce n’est en rien de la propagande militariste. Et ce ne sont que deux histoires parmi les millions d’histoires qu’ont vécu les hommes et les femmes de cette époque. Ce qu’ils ont vécu eux et leurs familles mérite qu’on entretienne leur mémoire. On peut débattre de si les modalités envisagées par le ministère de l’éducation nationale sont les plus adaptées, mais quelque part, leur dénier une forme de reconnaissance collective ne serait de mon point de vue pas du tout à notre honneur.

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